Abdelkader : Guerrier, stratège, homme d'état, Précurseur des droits de l'homme, Penseur, poête, écrivain... Et qui accepta sa défaite avec dignité.

Abdelkader : fondateur de l'état algérien moderne
Abd el Kader Nasr-Ed-Din, quatrième fils d'Abd el Kader Mehi-Ed-Din, naquit au mois de mai 1807, à la ketna paternelle, dans le village ancestral sis à la Guetna de l’oued al-Hammân. Cette localité est située dans la daïra de Ghriss ,dans la wilaya de Mascara.
Abdelkader, les soins de son père...
Dès la première enfance, Abd el Kader devint l'objet particulier des plus chères affections de son père. Alors même qu'il était encore à la mamelle, le père attendri insistait constamment pour tenir l'enfant dans ses bras, et ce n'est qu'à regret qu'il le confiait à d'autres mains pour les soins les plus simples. On eût dit qu'une sorte d'impulsion secrète, ou indéfinissable, l'obligeait à consacrer une attention et un soin exceptionnels à cet enfant, dont la carrière future allait être, d'une manière si glorieuse et inoubliable, associée au destin de son pays.
Le parcours de l’enfant de Mascara
La Zaouïa implantée près de Sidi Kada, pas loin de Mascara, était une vraie université prodiguant les connaissances de l’époque en matière tant religieuse, certainement, que scientifique et politique, et également militaire.
Les zaouïas, notamment dans cette région ouest du pays, en butte autant à la domination turque qu’aux velléités territoriales marocaines, ont constitué, outre le centre d’enseignement et de formation, le bastion de la résistance contre les uns et les autres avant de devenir le fer de lance de la résistance contre la colonisation française et dont la tribu des Hachîm, dont est originaire l’Emir Abd El Kader, a été le porte-étendard de ce combat pour la liberté et la dignité.
Autant dire que le jeune Abd El Kader était à bonne école lorsque son père l’introduisit dans la zaouïa ancestrale où il prendra le même chemin qu’ont emprunté son père, Mohieddine, son grand-père Mostafa et son arrière-grand-père Mohamed patriarches qui donnèrent sa notoriété à cette zaouïa vouée à la confrérie des Qadiriya, confrérie créée au XIIe siècle par Abd El Qâdir El Djilâni.
Le jeune Abd El Kader apprit ses humanités tout en poursuivant parallèlement une formation militaire montrant également les aptitudes d’un cavalier émérite. Dès lors, graduellement son père l’introduisit dans les débats qu’organisait la zaouïa lui donnant de se frotter aux discussions politiques ou spirituelles propices à aiguiser son esprit.
A 19 ans, Abd El Kader est déjà plus mûr que les jeunes de son âge. Aussi, son père décida-t-il de le mener avec lui au Hedjaz accomplir l’un des cinq piliers de l’islam, le hadj. Au Hedjaz, le jeune Abd El Kader sera en contact direct avec les plus grands penseurs de l’islam de l’époque tirant profit de leur savoir qui lui permit d’acquérir d’autres connaissances et de compléter sa formation. Son père en butte aux tracasseries du bey d’Oran, a dû prolonger son séjour au Moyen-Orient et profita de l’occasion pour visiter le tombeau d’Abd El Qâdir El Djilâni à Baghdad. Un monde nouveau s’ouvrait au jeune homme qui assimilait tout.
Il eut même l’honneur de discuter avec le vice-roi d’Egypte le fameux Méhmét Ali (Mohamed Ali Pacha). En 1829, de retour d’exil après près de trois ans d’absence du pays, Abd El Kader épouse sa cousine Kheira. En fait, au moment où les Français occupaient Alger en juillet 1830 et déferlaient sur le pays, le jeune homme était déjà prêt à prendre la tête de la résistance contre la nouvelle colonisation, celle des Français.
Quand en 1832, les tribus de l’Ouest décidèrent d’élever le jeune Abd El Kader à la dignité d’Emir, - il avait alors 24 ans-, elles savaient qu’elles venaient de mettre le destin du pays entre de bonnes mains. Homme politique, fin stratège, et guerrier audacieux, Abd El Kader a ainsi marqué son temps d’une manière indélébile. Un héros est né.
Mais cela est une autre histoire.
La stratégie de guerre de l'Emir
L’Emir avait œuvré à l’unification des tribus autour de la question de la guerre sainte et étendu son influence sur la majeure partie de l’ouest algérien. Il adopta la ville de Mascara comme capitale et entreprit d’organiser la résistance.
Il occupa le port d’Arzew pour son approvisionnement et entama l'organisation de l’armée Dans ce cadre. Il entraîna les troupes d’artillerie à la guérilla et procéda à l’homogénéisation des ordres et règlements militaires concernant la discipline et la rigueur au sein de l’institution militaire à travers des mesures telles que:
- L'institution de la hiérarchie suivante des grades militaires : lieutenant – chef de rang – porteur de sabre– Agha
- La répartition des unités de base de l’armée institutionnelle en katibas (factions) dont chacune regroupe cent (100) soldats.
- L'élargissement de son cercle d’influence à d’autres régions du pays englobant une grande partie du territoire de Tlemcen, Miliana et le Titteri (Médéa). L’influence de l’Emir s’étendit à travers l’Ouest algérien, notamment après ses succès militaires. Il commença à menacer l’occupation française à Oran et Arzew; ce qui a conduit à imposer aux Français une trêve qui eut comme conséquence la signature le 26 février 1834 d’un traité connu sous le nom du commandant français à Oran ou Traité de Desmichels.
Toutefois, le général Trézel qui avait succédé en 1835 au général Desmichels ne l’a pas respecté et avait même tenté de trouver l’occasion de reprendre la guerre contre l’Emir après avoir dénoncé le Traité de conciliation. A cet effet, il saisit l’occasion du regroupement des tribus des daïras et de la smala auprès de lui.
L’Emir demanda au Général Trézel de lever sa protection sur ces tribus afin qu’elles puissent retourner sous son autorité mais ce dernier refusa. Le combat reprit alors de nouveau et ils se rencontrèrent le 26 juin 1835 à la ferme de la forêt Moulay Ismaïl, près de la ville de Sig où a eu lieu la bataille de Sig au cours de laquelle les Français furent vaincus.
Puis, ils se rencontrèrent une nouvelle fois le 27 juin au cours de la bataille d’El Maktâa au cours de laquelle les troupes françaises subirent une défaite sanglante dont les conséquences et répercussions furent:
-1- La destitution du gouverneur général d'Erlon et du général Trézel
-2- La désignation du Maréchal Clauzel en qualité de gouverneur général d’Alger en juillet 1835 et l'envoi de troupes importantes pour affronter l’Emir.
Clauzel lança une attaque contre Mascara, capitale de l’Emir mais il la trouva déserte. Il la quitta donc pour Tlemcen qu’il occupa mais les troupes de l’Emir continuaient à contrôler la route reliant Tlemcen à Oran et l’armée française se trouva encerclée à l’intérieur des remparts de la ville.
Pour lever le siège, le Général Bugeaud mena une importante expédition militaire à dont l’issue fut la victoire à partir de sa position à Oued el-sakkak en 1836.
Mais la résistance s’étendit, ce qui obligea Bugeaud à conclure provisoirement une trêve avec l’Emir. Il signa donc le 30 Mai 1837 le Traité de la Tafna, afin de pouvoir réaliser les objectifs suivants:Se libérer pour mettre fin à la résistance d’Ahmed Bey à l’Est algérien Préparer des troupes militaires entraînées à la guerre dans les djebels. Lever le siège sur les postes français. Attendre l’arrivée de renforts militaires de France.
Phase d'organisation de l'Etat
L’Emir Abdelkader mit à profit le Traité de la Tafna pour renforcer ses troupes militaires et organiser son Etat, à travers les réformes administratives et l'organisation militaire suivantes (1837-1839):
Constitution d’un conseil ministériel réduit regroupant le premier ministre, le vice-président, le ministre des affaires étrangères, le ministre du trésor spécial et le ministre des biens waqf- ministre des impôts et aumône légale puis les secrétaires d'état au nombre de trois selon les besoins. Ce ministère prit Mascara comme capitale. Création d’un conseil princier de la shûra (consultatif) composé de 11 membres représentant différentes régions Découpage administratif du pays en wilayate , chacune d’elles étant dirigée par un khalifa. Découpage de la wilaya en plusieurs daïras avec à la tête de chacune d’elles, un caïd ayant grade d’agha. Chaque daïra regroupe un certain nombre de tribus dirigées par un caïd, ayant sous ses ordres un responsable administratif ayant titre de cheikh. Organisation du budget conformément au principe de la zakat* et instauration d’impôts supplémentaires pour couvrir les dépenses de la guerre sainte et soutenir les écoles d’enseignement….etc. Renforcement de la puissance militaire par la mise en place de fabriques d’armes et munitions et la construction de forts aux confins du Sahara afin d’accroître l’efficacité de son armée. Conception d’un drapeau national et d’une devise officielle de l’Etat. Entretien de relations diplomatiques avec certains pays tel que les Etats Unis dAmérique.
La trahison
Les aghas Benaouda Mazari, chef des Zmala, et Mustapha ben Ismael, chef des Douairs qui avait été agha avant la conquête, ne pouvait se résoudre à se soumettre à un usurpateur, ou, comme il disait, à un pâtre, fils de pâtre. Un autre chef, qui menait depuis longtemps une vie de brigandage, l'agha Kadour Ben El-Morsly chef des Beni Aâmer (Nomade), placé à la tête des Bordja, ne pouvant s'accoutumer à la paix qui allait régner dans le pays, se réunit à Mustapha ben Ismael pour soulever les Beni-Aâmer, une des plus populeuses tribus de la province. Les hommes de cette tribu se refusèrent à payer zakât (l’achour), alléguant que la cessation de la guerre rendait cet impôt inutile, et qu'ils ne reconnaissaient pas pour leurs maîtres les infidèles et leurs alliés. Les Douairs et les Zmelas, tribus accoutumées à vivre au XIXe siècle de pillage, se joignirent aux Beni-Aâmer et commencèrent les hostilités.
Abd El-Kader rassembla au plus vite ses cavaliers dans les environs de Mascara, marcha contre l'ennemi et surprit plusieurs villes laissées sans défense. Mais il eut l'imprudence d'établir son camp sur la lisière de la forêt de Zétoul, dans le pays des rebelles. Au milieu de la nuit, les Douairs mirent en fuite une partie de ses troupes, enlevèrent son camp au galop, et le forcèrent à rentrer presque seul à Mascara. À cette nouvelle, Sidi el-Arubi leva l'étendard de la révolte, les autres chefs des mécontents imitèrent son exemple, et Abd El-Kader se vit entouré d'ennemis. Au lieu de profiter de ces divisions qui commençaient à naître parmi les tribus indigènes, et tirer parti du coup terrible qui venait d'être porté à l'émir par les Beni-Aâmer, les Français intervenaient de sorte qu'ils rendirent Abd El-Kader plus puissant après cet échec qu'il ne l'était auparavant.
Mustapha ben Ismael, Benaouda Mazari et Kadour Ben El-Morsly, instigateurs de l'insurrection, avaient écrit aux généraux Théophile Voirol et Louis Alexis Desmichels qu'ils s'engageaient au nom des tribus insurgées à se reconnaître sujets de la France, à renverser Abd El-Kader et à amener la soumission des troupes de l'émir. Mais le général Louis Alexis Desmichels, au lieu d'accepter cette proposition, prit Abd el-Kader sous sa protection. Celui-ci, se voyant soutenu par les Français et maître de la province d'Oran, c'est-à-dire de cette immense contrée qui s'étend depuis le Chlef jusqu'à l'empire du Maroc, suivit l'exemple du pacha d'Égypte, dont il avait étudié la politique, et il se constitua le négociant de ses États. Il était alors défendu aux musulmans de traiter directement avec les chrétiens.
Abd El-Kader ne s'en tint pas là : il s'opposa à ce que les Français puissent visiter Tlemcen, sous prétexte que les Arabes et les juifs n'aimaient pas à voir des étrangers chez eux. Bientôt, il forma le projet de s'emparer de deux provinces de l'est et du centre, et constituer un état maure sur les hauts plateaux et de laisser aux Français la côte algérienne. Il prit un moyen détourné pour arriver à son but : il écrivit que, grâce à lui, toute la province d'Oran était maintenant pacifiée, que l'est commençait à s'agiter, mais qu'il engageait les généraux français à ne point s'y rendre, qu'il se chargeait de faire rentrer lui-même les tribus insurgées dans la soumission. Mais le général Théophile Voirol refusa ces propositions.
Une secte de fanatiques vint à se révolter contre Abd El-Kader, et les Français prirent encore parti pour celui-ci. Cette secte s'était soulevée en prêchant la guerre sainte. D'importants personnages étaient à la tête de la ligue, et entre autres, le frère d'Abd El-Kader, Sidi Mustapha, ancien caïd des Flittas. L'armée de l'émir parvint à vite mater la révolte.
Abd El-Kader cherchait depuis longtemps à sortir de sa province, un incident lui en donna l'occasion. Un chéliff nommé Hadji Mouça prétendait avoir trouvé le moyen d'empêcher les canons et les fusils des infidèles de partir. Le peuple ajouta foi à ses paroles. Mouça, à la tête d'importantes troupes, s'empara de Médéa et de Miliana, mais Abd El-Kader l'attaqua et le défit entièrement. L'émir, en passant le Chéliff, avait violé les conventions. Néanmoins, vu le service qu'il venait de rendre, les Français lui laissèrent établir Hadj-el-S'ahit khalifet de Medeah, et réclamer zakât (« dîme »). Seulement, le comte d'Erlon, gouverneur général, envoya auprès de l'émir un officier d'état-major chargé de le tenir au courant de toutes les entreprises. L'officier, ne comprenant pas l'arabe, ne faisait guère de tort à Abd El-Kader, qui lui donnait facilement le change.
Le remplacement du général Desmichels par le général Trézel fut le commencement des hostilités. Le premier soin du nouveau gouverneur fut de travailler à détacher les tribus les plus puissantes de la cause de l'émir. Les Douairs et les Zmala se déclarèrent sujets de la France, sous la condition d'une protection efficace.
Le comte d'Erlon refusa de sanctionner cette mesure, et Abd El-Kader, instruit des dissensions qui existaient entre les généraux, persécuta les tribus soumises : celles-ci s'adressent au général Trézel, qui leur aurait alors répondu : « la parole d'un général français est sacrée ; dans une heure, je serai au milieu de vous ». Et sans hésiter, il sort d'Oran à la tête de deux mille hommes bien armés, le 26 juin 1835. Il livre dans la forêt de Mousa-Ismaël un brillant combat, où le colonel Oudinot trouva la mort. Mais les Français perdirent la bataille et près de 800 hommes dont 15 officiers.
À la fin de 1835, le maréchal Bertrand Clauzel marcha sur Mascara (Algérie) à la tête de onze mille hommes. Le duc d'Orléans se distingua par sa bravoure dans cette expédition. Les troupes de l'émir, battues au Sig (Algérie), à Sabra , à Tafna, à Idbar, se dispersèrent et le laissèrent presque seul.
En 1845, beaucoup de tribus des hauts-plateaux s'étaient soumises aux Français. L'Émir tenta de les réprimer ; le Goum des Ouled Nail, sous le commandement de Si Chérif Bel Lahrech qu'Abd El-kader avait nommé khalifa, prit part à ces opérations. Cherchant des alliances, il alla ensuite en Kabylie, nouveau bastion de la résistance à l'armée française, où il participa à deux combats contre les Français en février 1846. L'Émir sillona ensuite la région de Djelfa, plus au sud, poursuivi par les Français, mais aidé par la population. Des combats eurent lieu à Ain Kahla, à Zenina et à l'oued Boukahil. Abd El-Kader tenta de relancer la révolte en 1847, mais échouant finalement à rallier les tribus kabyles pour faire cause commune, il dut se réfugier au Maroc. Le général de Lamoricière apprit qu'Abd El-Kader, refusant de se rendre au sultan du Maroc, s'était entendu avec ses principaux officiers, les fonctionnaires de la cour de Fès, pour tenter une dernière fois la fortune. Le 13 septembre, un ex-brigadier du 2° chasseurs d'Afrique qui s'était échappé de la Deïra, accourut annoncer au général que l'émir voulait livrer encore un combat avant de se retirer vers le Sud avec ceux qui voudront l'y suivre.
La reddition de Abdelkader

Abdelkader dans la cour de Napoléon après sa reddition
En traversant avec ses troupes les terres sous autorité de l’Emir, le Maréchal Valée avait pris l’initiative de rompre le Traité de la Tafna. Le rapport de forces commença sérieusement à pencher en faveur de l’ennemi après la prise de la capitale de l’Emir Tagdempt en 1841 puis la chute de la Smala –capitale itinérante de l’Emir – en 1843.
Suite à cela, l’Emir se dirigea en octobre 1843 vers le Maroc lequel après l’avoir soutenu au début, fut contraint de l’abandonner après le bombardement par la flotte française des villes de Tanger et al-Sawira. Il fut donc contraint de retourner en Algérie en septembre 1845, afin d’essayer d’organiser à nouveau la résistance. Cependant, cela s’avéra fort difficile.
notamment avec la perte de ses adjoints les plus éminents. Il envisagea donc de traverser une deuxième fois les frontières mais le Sultan marocain, sous l’effet de la menace française, l'obligea à quitter le pays.
Avec le resserrement de l’étau autour de lui , il ne put échapper à la reddition proposée par le commandant français LAMORICIERE, à condition toutefois d'être autorisé à quitter le pays vers une destination de son choix.
Cependant les autorités françaises ne respectèrent pas leur engagement et il fut emprisonné au château d'Amboise pendant cinq ans pour être ensuite libéré . Il opta pour l’exil avec certains membres de sa famille et de ses partisans et passa le reste de sa vie à Damas jusqu'à sa mort de Mai 1883.
Abdelkader : précurseur des droits de l'homme
L’émir Abdelkader El Djazaïri a été une personnalité brillante tant sur le plan militaire que dans le domaine de l’humanitaire, ce qui laissa Bugeaud, -le maréchal français si infatué de sa personne-, qualifier Abdelkader «d’homme de génie» du haut de la tribune de la Chambre des députés. L’émir Abdelkader El Djazaïri, homme très attaché à sa religion, symbole de la tolérance, de respect de l’autrui et du rapprochement entre les religions du Livre, prônait le dialogue de l’humanitaire en tant que militaire et homme d’Etat.
L’origine du droit international humanitaire est souvent liée au code Lieber, loi martiale instaurée lors de la guerre de sécession et connue sous le nom de «Instructions for the Government of Armies of the United States in the Field». Acte signé par le président Lincoln le 24 avril 1863, qui codifie l’attitude à adopter de la part des forces armées de l’Union pendant la Guerre de Sécession ou guerre civile. Le «Lieber Code», définit la loi martiale, la juridiction militaire, le traitement des espions et des traîtres ainsi que des prisonniers de la guerre civile des Etats-Unis d’Amérique.
La loi martiale est l’effet et la conséquence immédiate et directe de l’occupation ou de la conquête. Le territoire occupé par l’ennemi est soumis à la loi martiale de l’armée d’invasion ou d’occupation. La loi martiale instaurée lors de la guerre civile des Etats-Unis d’Amérique a abouti aux pires des exactions à l’encontre des populations civiles et des prisonniers. Il fallait sauver les Etats-Unis d’Amérique à n’importe quel prix. Peut-elle être prise comme modèle pour la rédaction des conventions de Genève?
Il faut dire, que bien avant le code Lieber, et pour sauvegarder la vie des prisonniers des champs de bataille, l’Emir Abdelkader qui défendait son pays contre l’occupant (qui avait toute la latitude d’instaurer la loi martiale avec ses représailles), promulgue en 1843 un décret récompensant pécuniairement tout soldat qui amènerait un prisonnier ennemi sain et sauf quelque soit sa confession.
Plus encore, il menaçait celui qui violerait cette règle de la sanction la plus sévère. L’attention que portait l’Emir aux prisonniers de guerre, est illustrée par cette missive envoyée à Monseigneur Dupuch, archevêque d’Alger:
«Envoyez un prêtre dans mon camp. Il ne manquera de rien. Je veillerai à ce qu’il soit honoré et respecté comme il convient à celui qui est revêtu de la noble dignité d’homme de Dieu et de représentant de son Evêque. Il priera chaque jour avec les prisonniers, il les réconfortera, il correspondra avec leurs familles. Il pourra ainsi leur procurer le moyen de recevoir de l’argent, des vêtements, des livres, en un mot tout ce dont ils peuvent avoir le désir ou le besoin, pour adoucir les rigueurs de leur captivité».
A ce sujet, et lors de l’un de ses discours en faveur de l’Emir Abelkader, Monsieur Jacob Kellenberger, président du comité international de la croix rouge déclare:
«Je vous épargnerai la liste de tous les articles des conventions de Genève qui traitent du sujet, mais vous pouvez me faire confiance que le même esprit les anime. L’Emir a donné à l’avance et sans le savoir une description fidèle de ce qui constitue aujourd’hui encore le travail quotidien des délégués du C.I.C.R: apporter réconfort aux détenus et s’assurer que leurs droits soient respectés, rassurer leurs familles».
Le comportement chevaleresque, la grandeur morale et l’humanité de l’Emir sont reconnus par ses ennemis. Il institue un règlement humanitaire pour ses prisonniers, dont sa mère s’en occupe avec une très grande sollicitude. Le représentant de l’église à Alger, très sensible à la demande d’une épouse dont le mari était prisonnier chez l’Emir, intercéda auprès de ce dernier pour obtenir sa libération. Le sous-intendant retrouva sa liberté dignement.
On lui remit son fusil, des habits neufs de la nourriture et une lettre de l’Emir à Monseigneur Dupuch dans laquelle il écrivit: «Permets-moi de te faire remarquer qu’au double titre de serviteur de Dieu et ami des hommes, tu aurais dû me demander, non la liberté d’un seul mais de tous les Chrétiens qui ont été faits prisonniers depuis la reprise des hostilités. Bien plus, tu serais deux fois digne de ta mission en étendant la même faveur à un nombre correspondant de Musulmans qui languissent dans vos prisons».
Deux opérations d’échange de prisonniers sont organisées sous les auspices de l’Emir et de monseigneur Dupuch. Malheureusement, une fois libre, les militaires Français ne pouvaient pas rejoindre les rangs de l’Armée.
En détention, le trompette Escoffier a eu l’honneur et le privilège de voir l’Emir Abdelkader lui accrocher en cérémonie officielle, la croix de la légion d’honneur qui lui a été décernée par le Roi Philippe pour avoir sauvé son supérieur dans la bataille de Sidi Brahim. En ce temps là, la convention de Genève n’était pas encore rédigée.
La magnanimité de l’Emir a semé le doute au sein des officiers de l’Armée Française, allant jusqu’à éviter la procédure des échanges des prisonniers. Un des officiers supérieurs (le colonel de Géry), a confié à Monseigneur Dupuch: «Nous sommes obligés de cacher, autant que nous le pouvons, ces choses à nos soldats, car s’ils le soupçonnaient, jamais ils ne combattraient avec autant d’acharnement».
Effectivement, après ces deux opérations, le Roi Philippe ne donna aucune suite aux nouvelles propositions de L’Emir Abdelkader.
En 1860, les Chrétiens de Damas furent massacrés par les Druzes. Alerté, l’Emir avec l’aide de la colonie Algérienne, et au péril de sa vie, recueille 13.000 personnes de confession chrétienne dans sa demeure et celle de ses compagnons. Quatre années après, est née la première convention de Genève. A sa lecture, notamment les articles 5 et 6, le geste de l’Emir à Damas est repris et encouragé: «... tout blessé recueilli et soigné dans une maison... l’habitant qui aura recueilli chez lui des blessés sera dispensé... les habitants du pays qui porteront secours aux blessés seront respectés...»
En conclusion, en consultant les quatre conventions de Genève, on sent planer l’esprit du décret de 1843, des évènements de 1860 et des différents actes humanitaires de l’Emir Abdelkader en faveur des prisonniers. Par sa pensée comme par son action, l’Emir a démontré à juste titre l’universalité des valeurs sur lesquelles repose le Droit international humanitaire.(Dr Driss REFFAS )
Abdelkader : Penseur, poëte, écrivain
Des centaines de livres ont été écrits sur l’Emir Abdelkader, en France, en Algérie et ailleurs. La plupart de ces écrits n’ont fait que répéter les deux grands livres de base réalisés du vivant de l’Emir : celui d’Alexandre Bellemare et celui du journaliste anglais Churchill.
Mais ce qui est plus étonnant encore, une question tout à fait banale : comment se fait-il qu’il n’ y ait jamais eu un roman, un vrai, sur l’Emir ? A-t-on peur du roman. Le personnage est-il insaisissable à ce point ? Pourtant, le roman n’est jamais l’histoire elle-même ce qui permet à l’écrivain de désacraliser ce qui était jusque-là intouchable ? Ce qui est formidable dans la personne de l’Emir, c’est sa métamorphose à travers le temps. Il a pris au début les armes afin de défendre « la terre de l’Islam » et chasser « les chrétiens » avec comme seule arme noble l’épée, tout comme Don Quichotte.
Quelle merveille de représenter l’Emir sur cette allure en train de se battre contre les moulins vides de l’ignorance avec une volonté vigoureuse avant de découvrir que les temps avaient vraiment changé et que l’épée a été bousculée par le fusil et le canon, le noble cheval par le bruit sourd des voitures et les bonnes intentions et le courage par les plans les plus pensés de guerre, etc. Il a vite réalisé que l’image que le musulman se faisait de l’Occident n’était qu’une caricature de celui-ci et que l’image figée de l’Orient dans la perception occidentale n’était pas meilleure.
Le temps n’était pas en faveur de l’Emir, et les contraintes militaires ne lui ont pas permis de bâtir son grand rêve, celui d’un Etat fort et moderne. Il a commencé sans toutefois arriver à la finalité de ses chantiers : une grande bibliothèque qui réunit les manuscrits des grands grammairiens et mystiques arabes fut fondée à Tagdamet, ancienne forteresse romaine à laquelle il a donné vie et vitalité. Une seule image est restée gravée dans la mémoire de l’Emir lors de la razzia de Bugeaud : les livres et manuscrits qui, après deux jours après de la destruction de la ville, n’ont cessé de fumer et de se consumer.
Une image qui ressemble à celle de Don Quichotte en train de regarder ses livres finir dans le bûcher de l’Inquisition sans pouvoir agir. Dans le bruit sourd des guerres et le fracas des batailles, une amitié lie l’Emir en 1841 à monseigneur Antoine Dupuch, ancien évêque d’Alger. Sur intervention de l’Emir et de Dupuch, plusieurs prisonniers rejoignirent leurs familles respectives. Tous deux bataillèrent pour la justice et le rapprochement entre les cultures et les religions les moments les plus durs.
Une histoire digne des grandes épopées. Là aussi, la voix du roman est restée blanche et même muette. De son vivant, monseigneur Dupuch qui a défendu avec acharnement l’Emir dans sa belle plaidoirie adressée à Napoléon III, « AEK au château d’Amboise », a toujours souhaité être enterré en terre algérienne pour être très proche du souffle de la terre qu’il avait laissée derrière lui en 1846. En 1864, son rêve fut exaucé et ses cendres transférées à Alger.
L’Emir mourra aussi en exil à Damas. Mettant sa vie en danger, il a sauvé d’une mort certaine plus de 10 000 chrétiens lors des troubles religieux de Damas et de Beyrouth en 1860. Ses cendres seront transférées à Alger en 1966. Une grande vie de deux hommes différents et un destin commun. Dommage que les héritiers des guerres ont séparés ce que le destin avait réuni, l’un dans une cathédrale, l’autre dans le carré des martyrs. Ne pourrait-on pas imaginer une même tombe pour les deux ? Un blasphème ? Peut-être ? Je comprends maintenant pourquoi la voix du roman reste toujours blanche. Elle est trop libre et trop dangereuse pour être autrement. (Waciny Laredj)
Les Quarante-cinq mille lettres de Abdelkader
Selon la fondation Emir Abdelkader, l’œuvre de l’Emir est surtout épistolaire puisqu’il aurait écrit 45 000 lettres et était entouré de cinq secrétaires.
Le listing de ses œuvres, tel qu’établi notamment par le site officiel d’El-Mouradia et par l’Institut du monde arabe de Paris, révèle l’expression d’une pensée qui embrasse plusieurs domaines : philosophie, politique, poésie mystique et profane, commentaires ésotériques. Les correspondances adressées à ses ennemis aussi bien qu’à ses amis (dont Dupuch, le premier évèque d’Alger après la colonisation), sur les questions liées au combat libérateur, au traitement des prisonniers de guerre, aux relations entre Orient et Occident sont considérées aujourd’hui comme de véritables traités d’humanisme.
Le site officiel d’El-Mouradia se contente d’énumérer les ouvrages de l’Emir qui ont été édités en Algérie, à savoir : « Dhikrâ al-âqiI » traduit en 1856, puis de nouveau en 1977. Cette seconde traduction de R. Khawam porte le titre de « Lettre aux Français » est rééditée par les éditions Rahma à Alger. Ainsi que « AI-miqràdh aI-hâdd » réédité par la même maison d’édition. Egalement citée «AI-Sayra al-dhàtiyya » qui est une autobiographie, éditée par Dar-al-Umma.
Y est cité également « AI-mawâqif : médiations mystiques » publié en 1996, à Alger par l’ENAG en 3 volumes. Le site signale également «La correspondance dispersée dans plusieurs ouvrages ou dans les bibliothèques et qu’il faudrait éditer.» Sans plus.
L’Institut du monde arabe de Paris offre un catalogue plus exhaustif. A l’occasion de l’inauguration le 27 mai 2006 d’une place Abd El Kader dans le 5e arrondissement, à proximité de la Mosquée de Paris, l’institut propose une bibliographie des ouvrages et des articles de et sur l’Emir Abd El Kader disponibles dans son fonds documentaire.
Des écrits politiques et philosophiques…
La fameuse «Lettre aux Français » :
« Notes brèves destinées à ceux qui comprennent pour attirer l’attention sur des problèmes essentiels ». Ces écrits où l’émir Abd-el-Kader examine le statut et le traitement des prisonniers de guerre sont considérés comme précurseurs de la convention de Genève.
La traduction intégrale des manuscrits originaux (277 pages) est assuré par René R. Khawam et éditée par les éditions Phébus de Paris en 1977.
Une « Autobiographie » écrite en prison en 1849 et publiée pour la première fois par l’Emir Abdelkader. Elle est traduite de l’arabe par Hacène Benmansour et éditée par Dialogues en 1995. Le texte arabe et sa traduction française sont en regard.
Dans «Abd el Kader et le Maroc en 1838 » édité par Georges Yver et publiée dans « Revue africaine » en 1919, de larges extraits des écrits de l’émir sont publiés en arabe et suivis de leur traduction française.
«Les Chevaux du Sahara» du Général E. Daumas contiennent des textes de l’émir Abd-el-Kader. Cet ouvrage de 276 pages est édité par les éditions Ola de Paris en1998 et illustré par Marine Oussekine.
Une Proclamation de l’Emir Abdelkader aux habitants du Figuig en 1836 est éditée et traduite par L. Gognalons et par la «Revue africaine», à Alger, en 1913. Le texte arabe est suivi de la traduction française.
Les «Ecrits spirituels» de l’Emir est un ouvrage de 224 pages, présenté et traduit de l’arabe par Michel Chodkiewicz et édité par les Editions du Seuil de Paris en 1982.
Toujours dans le registre mystique l’institut propose « Recueil de textes extrait de : « Kitab al- mawaqif » ou « le Livre des haltes ». Cette œuvre étonnante narre les dévoilements mystiques de l’émir qui était d’ascendance maraboutique, appartenait à la confrérie des Kadiryas et se réclamait de l’enseignement du cheikh El-Akbar, Ibn Arabi (1165, Murcie/1240, Damas.)

Mosquée Emir Abdelkader Constantine Algérie
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